Jour 3: Leadership, partenariats et avenir de l’action humanitaire

Retour sur les opérations : analyse de cas réels d’équité de genre et de leadership

La session a été structurée non pas comme une conférence traditionnelle, mais comme un espace de débat courageux et honnête afin d’analyser comment les dynamiques de pouvoir, les biais et le manque de compétences relationnelles impactent le personnel et les volontaires sur le terrain. À travers un fil conducteur reliant des témoignages réels d’opérations d’urgence, les intervenantes ont démontré que parler d’équité dans le leadership ouvre inévitablement des voies critiques vers la santé mentale, le soin des équipes et la durabilité de la vie personnelle.

L’analyse a commencé par le premier cas exposé, qui a servi à rendre visible une problématique aussi commune qu’invisible : l’exclusion silencieuse.

Ce premier témoignage a raconté comment, après avoir exigé de l’ordre, de la clarté dans l’information et le respect des protocoles depuis son rôle technique, une collaboratrice a cessé d’être incluse dans les espaces de prise de décision. Ce témoignage a mis en évidence que l’exclusion sur le terrain ne répond pas toujours à une discrimination de genre ouverte, mais plutôt à la réaction défensive de leaderships traditionnels qui perçoivent la remise en question ou l’exigence de processus comme une menace pour leur autorité. Les intervenantes ont souligné que ce comportement est souvent involontaire : le responsable de l’opération, bien souvent, « n’a même pas enregistré » qu’il excluait quelqu’un, ce qui révèle une lacune dans les outils de communication assertive et d’écoute active.

Ce déficit de compétences en leadership s’est connecté directement au deuxième cas exposé, où l’exclusion et les préjugés se sont manifestés ouvertement face au renouvellement générationnel. Lorsqu’une jeune volontaire a été nommée cheffe de sa brigade, une partie de l’équipe a refusé de l’accepter, arguant que « quelqu’un de si jeune ne peut pas nous commander ».

À travers ce cas, la session a exploré la « boîte de Pandore » qui s’ouvre lorsque la jeunesse et le genre convergent dans un poste de commandement. Il a été montré que, bien que les résultats de cette responsable aient été excellents, la reconnaissance institutionnelle a été minimale, tandis que les préjugés ambiants persistaient.

La position de certains milieux humanitaires qui qualifient les femmes leaders de « meilleures parce qu’elles sont multitâches » a également été critiquée. Les intervenantes ont dénoncé cette étiquette comme un piège culturel dangereux qui impose un coût très élevé à la santé et à la charge mentale des femmes, contraintes de travailler deux fois plus pour prouver que leur poste n’est pas une « faveur ».

En reliant ces deux cas, les intervenantes ont identifié que le système actuel suppose à tort que « la personne qui passe le plus de temps au bureau ou sur le terrain est celle qui travaille le mieux », récompensant ainsi la culture de l’épuisement professionnel. Cette exigence de disponibilité permanente génère une discrimination structurelle : les opérations tendent à prioriser les profils sans responsabilités familiales. Les personnes ayant des enfants ou des proches âgés à charge doivent assumer ou financer un réseau de garde externe pour pouvoir participer à une urgence.

Une alerte a été lancée sur la manière dont des femmes en âge de procréer retardent leur planification familiale au sein du mouvement humanitaire, en raison du préjugé selon lequel ce travail exige de n’avoir aucune responsabilité affective en dehors de l’organisation.

Pour rompre cette inertie, un troisième cas a été introduit afin de contester les solutions superficielles. Dans une organisation, ce sont précisément des femmes occupant des postes de leadership qui excluaient systématiquement la vision de genre et de diversité. La conclusion de ce témoignage est claire : être une femme leader ne garantit pas d’avoir des valeurs inclusives ou féministes. Tous les êtres humains portent un bagage culturel et des biais individuels ; par conséquent, l’équité n’est pas une question de quotas numériques — même si l’on s’est réjoui que la Croix-Rouge ait atteint 50 % d’opérations co-dirigées par des femmes —, mais bien une question de qualité du leadership.

La session s’est clôturée en liant la théorie à la pratique quotidienne des participants, en proposant un parcours de transformation allant de l’individuel au normatif.

  • L’auto-réflexion quotidienne : chaque participant a été invité à consacrer un moment, en fin de journée, à évaluer son propre comportement : comment ai-je traité mon équipe aujourd’hui ? Ai-je exclu quelqu’un sans m’en rendre compte ? Comment va ma propre santé — sommeil, alimentation ?
  • Espaces sécurisés : à titre de bonne pratique concrète, le témoignage d’une nouvelle volontaire a été mis en avant, soulignant comment son équipe organise de courtes réunions après chaque événement pour exprimer ce que ses membres ressentent. Ces espaces sécurisés transforment la figure du « chef » en celle de « représentant » ou de membre de l’équipe à part entière.
  • Réformes des procédures RH : il a été précisé que l’inclusion ne peut dépendre de la « bonne volonté » de leaderships provisoires, car celle-ci est fragile. Les compétences en matière de diversité, d’inclusion, d’empathie et de leadership doivent être formellement évaluées dans les réglementations et les processus de recrutement.
  • Écoute et redevabilité internes : dans le mouvement humanitaire, on parle beaucoup de l’engagement communautaire et de la redevabilité envers les communautés (CEA). Il sera difficile d’écouter activement une communauté vulnérable si l’organisation est incapable de pratiquer l’écoute active, le soin mutuel et l’équité au sein de ses propres équipes. Le silence de l’exclusion ne se rompt qu’en commençant à parler.

Institutionnaliser l’action anticipatoire

La session a abordé l’importance de consolider l’action anticipatoire en tant qu’étape fondamentale du processus de gestion des risques. Cette approche vise à réduire les effets d’un événement météorologique ou climatique prévu par les services officiels, en mettant en œuvre des mesures de prévention avant même qu’une alerte ne soit émise ou qu’une situation d’urgence ne soit déclarée.

L’action anticipatoire repose sur l’exploitation opportune des données existantes, des trajectoires prévisibles et des contextes historiques, ainsi que sur l’identification préalable des communautés susceptibles d’être les plus touchées, afin de fournir des moyens d’intervention et d’atténuer les impacts avant que le phénomène ne touche terre. À titre d’exemple, on peut citer la distribution de dispositifs de rétention d’eau en cas de sécheresse, afin de prolonger la rétention d’eau dans les sols.

L’expérience sous-régionale andine a été présentée en détail par le Comité Andin pour la Prévention et la Gestion des Catastrophes (CAPRADE), organe du système d’intégration andin relevant du Secrétariat Général de la Communauté Andine et regroupant la Bolivie, la Colombie, l’Équateur et le Pérou. Ce comité a officialisé son processus d’action anticipatoire lors d’un dialogue sous-régional à Bogotá à la mi-2025, sous la présidence pro tempore de la Colombie.

Actuellement, le CAPRADE organise et formalise un groupe technique temporaire chargé d’élaborer une feuille de route régionale flexible, tout en s’attachant à intégrer cette thématique dans la mise à jour de sa Stratégie Régionale Andine de Gestion des Risques à l’horizon 2030. Par ailleurs, il a été fait état de la mise à jour de sa plateforme numérique d’information afin que la population de la Communauté Andine puisse apporter des observations et des propositions opérationnelles.

Les pays membres du CAPRADE enregistrent des avancées clés dans l’institutionnalisation de l’action anticipatoire : la Bolivie l’intègre dans la mise à jour de sa politique nationale de gestion des risques d’ici fin 2026 ; la Colombie met à jour une circulaire actuellement soumise à sa plateforme nationale de réduction des risques, dans le but d’harmoniser la définition et la compréhension des actions anticipatoires au niveau national ; l’Équateur est engagé dans un processus global de mise à jour de sa politique nationale de gestion des risques de catastrophes, ce qui ouvre une fenêtre d’opportunité pour intégrer les actions anticipatoires dès leur conception ; et le Pérou collabore avec le Programme Alimentaire Mondial pour les relier à la protection sociale adaptative par le biais de transferts financiers anticipés.

L’expérience en Amérique Centrale, dans le cadre stratégique du CEPREDENAC, montre comment El Salvador a réussi à faire passer l’action anticipatoire du statut de méthodologie à celui de stratégie permanente du Système National de Protection Civile. Sur la base de son cadre juridique, le pays a créé une commission spéciale et un groupe technique, consolidant ainsi un plan qui comprend des normes minimales, un catalogue d’actions à trois niveaux de prise de décision et l’intégration de déclencheurs hydrométéorologiques liés au phénomène El Niño dans ses plans d’urgence.

Enfin, le Paraguay a partagé son expérience par l’intermédiaire de son Ministère de l’Agriculture et de l’Élevage et a élaboré des plans subordonnés à son Plan National d’Adaptation au Changement Climatique. Il a également approuvé, par résolution ministérielle, des plans pilotes dans trois départements — portant sur les sécheresses, les excès d’eau et les approches multirisques — dans le but de les étendre aux 17 départements du pays.

Protection des Personnes en cas de Catastrophe

La session a abordé deux dimensions complémentaires d’un même problème : comment les cadres juridiques — ou leur absence — déterminent la rapidité, l’efficacité et l’équité avec lesquelles l’aide humanitaire parvient aux personnes touchées par des catastrophes. D’une part, l’expérience concrète de la Jamaïque lors de l’ouragan Melissa a été présentée comme exemple de ce qui est possible lorsque des facilités juridiques préétablies existent. D’autre part, le processus de négociation en cours aux Nations Unies pour un traité international contraignant sur la protection des personnes en cas de catastrophe a été passé en revue, en soulignant pourquoi cet instrument importe non seulement aux juristes, mais aussi à ceux qui opèrent sur le terrain.

L’expérience jamaïcaine a démontré la valeur opérationnelle de disposer d’un cadre juridique activable en situation d’urgence. L’article 14 de la Loi sur la Gestion des Risques de Catastrophe a permis que les aliments, l’eau, les fournitures médicales et les matériaux d’abri temporaire soient traités en priorité, éliminant ainsi les goulots d’étranglement douaniers et administratifs. L’autorité portuaire a activé des protocoles spécifiques permettant l’entrée expéditive de l’aide, incluant une coordination avec la compagnie Royal Caribbean pour le transport des intrants. Ces mesures ont notamment permis de livrer 500 000 litres d’eau et de rétablir le service hydrique dans 17 communautés. La leçon tirée a été claire : ces facilités ont fonctionné parce qu’elles existaient au préalable, et non parce qu’elles ont été improvisées pendant la crise.

Le traité international sur la protection des personnes en cas de catastrophe est actuellement en consultation à la Sixième Commission de l’Assemblée Générale des Nations Unies. Cet instrument, dont la proposition initiale date de 2016 et s’inscrit dans l’esprit du Cadre de Sendai pour la Réduction des Risques de Catastrophe, vise à établir un socle juridique commun pour tous les États en matière de gestion des catastrophes. 

Ses six éléments centraux sont : la reconnaissance explicite de la responsabilité de l’État de protéger sa population ; la couverture universelle de toute personne touchée par tout type de catastrophe ; un ensemble de principes fondamentaux alignés sur ceux du Mouvement International de la Croix-Rouge ; la régulation de l’assistance humanitaire internationale ; l’incorporation de facilités juridiques concrètes pour les opérations ; et la définition de sa relation avec le droit international humanitaire dans les contextes où une superposition avec des situations de conflit armé peut exister.

Sur le plan pratique, ce traité se traduirait par des normes exigibles pour tous les pays, une plus grande clarté sur les rôles et les canaux de coordination, une réduction des délais de réponse, moins d’obstacles aux douanes et à l’immigration, et un moindre impact financier découlant de la déscoordination. Le traité ne vise pas à remplacer les cadres nationaux existants, mais à les articuler sous une compréhension commune. La session s’est conclue par une invitation adressée aux participants — praticiens et juristes confondus — à suivre de près ce processus, en rappelant que les facilités juridiques ne sont pas l’affaire exclusive des juristes : elles constituent l’infrastructure invisible qui détermine si l’aide arrive ou non à temps.

Les Sociétés Nationales de la Croix-Rouge dans les Amériques peuvent conseiller leurs États dans le processus de consultations en cours, en vue de la négociation et de l’approbation prévues pour 2027.

Surge Ready: Sociétés nationales prêtes à répondre

Le cadre « Surge Ready » est une initiative mondiale structurée, conçue par l’IFRC pour évaluer, développer et optimiser les capacités de déploiement international des Sociétés Nationales (SN). Son objectif est d’accroître l’efficacité et la rapidité des réponses humanitaires lors des crises, en veillant à ce que le personnel puisse être déployé de manière fluide, sûre et en parfaite adéquation avec les standards mondiaux consolidés. Bien que conçu pour des missions internationales dans toutes les régions, ce cadre est extrêmement flexible, permettant aux Sociétés Nationales d’adapter leurs outils à la gestion des urgences nationales ou d’ajuster leurs objectifs en fonction de leurs ressources organisationnelles spécifiques.

Plutôt que de fonctionner comme une évaluation isolée, « Surge Ready » utilise une méthodologie simple et cyclique en cinq étapes qui s’intègre dans les programmes institutionnels de renforcement des capacités existants :

Auto-évaluation initiale : examen des capacités internes à l’aide des indicateurs du cadre.

Élaboration du plan d’action : ciblage des lacunes spécifiques et valorisation des forces existantes.

Cartographie et mobilisation des ressources : identification des financements, des outils et du mentorat, que ce soit en interne ou à l’échelle du Mouvement.

Mise en œuvre : exécution du plan d’action selon un calendrier réaliste d’un à deux ans.

Réévaluation : répétition du cycle pour mesurer la croissance institutionnelle et s’adapter à l’évolution des procédures.

Le cadre analyse la préparation organisationnelle à travers neuf domaines essentiels qui couvrent l’ensemble du cycle de vie d’un déploiement :

Vérification et sauvegarde : se concentre sur la standardisation des parcours de protection des ressources humaines avant que le personnel n’arrive sur le terrain. Les indicateurs comprennent le contrôle des antécédents et du casier judiciaire, la vérification des références, la validation des pièces d’identité, les licences professionnelles actives et les déclarations sur l’honneur obligatoires concernant les conduites inappropriées.

Devoir de diligence : garantit la sécurité et le bien-être holistique de la main-d’œuvre déployable. Les indicateurs clés englobent le suivi des vaccinations spécifiques au déploiement, les assurances voyage et médicale, la préparation en matière de sécurité, le soutien direct à la gestion de la sécurité et le soutien psychosocial.

Cadre juridique : valide l’infrastructure juridique qui sous-tend les déploiements rapides, en évaluant si les contrats standards, les accords spécifiques au déploiement et les modèles juridiques sont facilement disponibles pour faciliter des missions internationales rapides et conformes à la loi.

Administration et logistique du déploiement : couvre les flux de travail opérationnels et pratiques de soutien, notamment l’obtention des visas et les démarches administratives, les séances d’orientation avant le déploiement, les bilans complets post-déploiement et la fourniture d’équipements.

Disponibilité et capacité de la main-d’œuvre : mesure la viabilité du bassin de ressources humaines. Cet axe se concentre sur la tenue des registres, l’engagement continu pour maintenir l’intérêt du personnel et des volontaires, et une planification solide de la continuité des activités afin de garantir que la Société Nationale d’envoi ne se retrouve pas en sous-effectif ou ne soit compromise au niveau national lors du déploiement de son personnel à l’étranger.

Compétences essentielles et techniques : ancre le développement du personnel aux critères de qualité mondiaux, en évaluant le référentiel de compétences, la dispense des formations obligatoires avant le déploiement et les opportunités de formation technique continue entre les missions.

Processus et procédures pour le déploiement international : évalue l’harmonisation des protocoles d’urgence internes avec les mécanismes mondiaux de déploiement international de l’IFRC et les calendriers de réponse établis.

Pérennité et capacité financières : évalue les mécanismes financiers qui soutiennent le déploiement, en examinant si la Société Nationale maintient un fonds de déploiement indépendant ou si elle a besoin d’un soutien financier ou de mécanismes externes de la part des partenaires du Mouvement pour maintenir son registre et ses activités de déploiement.

Gestion du registre : se concentre sur l’infrastructure de données sous-jacente, notamment la fonctionnalité de la base de données, les outils logiciels pour le suivi en temps réel, le support au registre et les mises à jour régulières des données afin de maintenir opérationnels les systèmes de suivi.

Chaque catégorie est évaluée selon une matrice simple : 0 (basique/aucune capacité), 1 (capacité en développement) ou 2 (Surge Ready/autonome). Les Sociétés Nationales ne subissent aucune pression pour atteindre un score de 2 partout ; elles discutent plutôt de deux questions stratégiques — Où en sommes-nous aujourd’hui ? et Où devons-nous raisonnablement être ? — ce qui leur permet de bâtir un plan pour combler des lacunes de capacité spécifiques lors d’une opération.

La valeur pratique de cet outil a récemment été démontrée lors d’un atelier pluridirectionnel de deux jours avec la Croix-Rouge des Fidji (FRCS). Réunissant 25 participants issus des opérations, des ressources humaines, de la logistique, des achats et de la haute direction, l’atelier a aligné le cadre de déploiement sur les objectifs stratégiques de la Société Nationale. La Croix-Rouge des Fidji s’est concentrée sur une double vision : renforcer d’abord les capacités locales au niveau des sections, puis s’appuyer sur ses solides liens régionaux pour soutenir d’autres nations insulaires du Pacifique par le biais de déploiements internationaux.

Alertes précoces pour tous (EW4All)

Dans un contexte marqué par des risques de plus en plus complexes et qui se chevauchent — tels que les ouragans, les inondations, les sécheresses et les vagues de chaleur extrême —, la région des Caraïbes renforce sa capacité opérationnelle grâce à des mesures préventives et à une préparation structurée aux catastrophes. Lancée à l’échelle mondiale en 2022, l’initiative EW4All s’est officiellement étendue aux Caraïbes en 2023, en commençant par la Barbade.

Les progrès de l’initiative sont gérés de manière systématique autour de quatre piliers interconnectés :

1. Connaissance des risques de catastrophe : les pays partenaires sont passés de la cartographie des parties prenantes à des analyses localisées des lacunes et à des feuilles de route de mise en œuvre, dont le déploiement progresse dans des pays tels que la Barbade, Antigua-et-Barbuda, la Guyane, Haïti, le Belize, la Grenade, Saint-Kitts-et-Nevis et le Suriname. Dirigé par l’UNDRR, ce pilier s’attaque à la fragmentation critique des données. Il met l’accent sur la création d’écosystèmes de données combinant données historiques, modélisation probabiliste et prévisions basées sur les impacts, afin d’évaluer non seulement le risque lui-même, mais aussi qui et quoi sera exposé et vulnérable.

2. Détection et surveillance : géré sous la direction de l’Organisation Météorologique Mondiale (OMM), ce pilier se concentre sur la chaîne de valeur des services hydrométéorologiques nationaux, en mettant l’accent sur les réseaux d’observation, la télémétrie, la disponibilité des données et la précision des prévisions, afin de transmettre des alertes exploitables directement aux décideurs.

3. Diffusion et communication : mené par l’Union Internationale des Télécommunications (UIT), ce pilier met l’accent sur la mise en place de plans nationaux de télécommunications d’urgence (NETP) complets afin de garantir des réseaux de diffusion multicanaux, une coopération transfrontalière et une restauration rapide des infrastructures. Pour garantir que les alertes de sécurité publique parviennent aux communautés éloignées et isolées sans encombrement du réseau cellulaire, l’UIT encourage l’adoption synchronisée du Protocole Commun d’Alerte (CAP) parallèlement à des projets ciblés de diffusion cellulaire basés sur la géolocalisation dans tous les États membres de l’ECTEL. Les principaux défis opérationnels consistent à réduire au minimum la dépendance vis-à-vis des réseaux électriques commerciaux et à mener des évaluations rigoureuses de la vulnérabilité physique des réseaux.

4. Capacités de préparation et d’intervention : en s’éloignant des stratégies d’intervention réactives traditionnelles mises en œuvre après la survenue d’une catastrophe, des entités régionales — telles que la Croix-Rouge du Belize — mènent des simulations pionnières multipartites via des cadres tels que CAPCLIMA. Ces protocoles permettent de déclencher des actions précoces — par exemple, la mise à disposition de contreplaqué de renfort ou la mobilisation d’une aide en espèces ou en nature — jusqu’à trois jours avant l’arrivée prévue d’un cyclone. Les consultations communautaires — incluant des modules dédiés aux jeunes, aux femmes et aux hommes — révèlent que les évacuations précoces vers des abris désignés sont souvent retardées par des préoccupations locales concernant la sécurité des habitations et le vandalisme.

La session s’est conclue par plusieurs recommandations opérationnelles de haut niveau destinées à guider l’initiative :

1. Intégration stratégique de la technologie, avec prudence : si l’intelligence artificielle et l’apprentissage automatique constituent des outils puissants pour accélérer la modélisation des risques et optimiser les processus d’intervention, ils ne doivent jamais être suivis aveuglément. Les technologies de pointe doivent être filtrées par le bon sens humain, des critères institutionnels rigoureux et un jugement adapté au contexte local, afin de préserver la confiance du public dans les notifications officielles.

2. Privilégier l’impact plutôt que le volume des prévisions : le critère ultime de réussite des systèmes d’alerte précoce n’est pas la quantité ou la précision numérique des prévisions météorologiques. Le véritable succès dépend de la capacité à garantir que les alertes sont opportunes, fiables, facilement compréhensibles par la population générale et directement liées à des actions opérationnelles claires.

3. Coordination entre les piliers : les alertes précoces ne peuvent fonctionner efficacement en vase clos. Les quatre piliers doivent fonctionner comme un système synchronisé et interconnecté, où les données recueillies lors des phases techniques permettent directement de renforcer la préparation à l’évacuation et à l’intervention au niveau communautaire.

4. Une approche centrée sur l’humain et inclusive : toutes les stratégies de réduction des risques, les formats d’alerte et les canaux de diffusion doivent rester fondamentalement centrés sur la dignité humaine. Les systèmes doivent être délibérément conçus pour répondre aux besoins multilingues, d’accessibilité et de praticité des populations les plus marginalisées, en veillant à ce que personne ne soit laissé pour compte au « dernier kilomètre ».

Coordination avec le secteur privé pour améliorer la réponse

La session s’est ouverte sur un rappel sans équivoque : les interventions humanitaires ne commencent pas au moment où une catastrophe frappe, mais bien plus tôt, grâce à une préparation minutieuse et à l’instauration d’un climat de confiance. L’Amérique Latine et les Caraïbes constituent actuellement la deuxième région la plus touchée par les catastrophes au monde, 9 de ces catastrophes sur 10 étant directement liées au climat.

En 2024 et 2025, la région a été frappée par des crises sans précédent qui se sont succédé, notamment des incendies de forêt dévastateurs au Chili, des inondations massives au Brésil, des niveaux d’eau historiquement bas sur le fleuve Amazone à Manaus, et les ouragans de catégorie 5 Beryl et Melissa. À lui seul, l’ouragan Melissa a causé des dégâts estimés à 9 milliards de dollars en Jamaïque, contribuant à des pertes régionales totales comprises entre 48 et 52 milliards de dollars.

À l’échelle mondiale, plus de 305 millions de personnes ont actuellement un besoin urgent d’aide humanitaire. Alors que la vulnérabilité humaine et la fréquence des catastrophes augmentent rapidement, le système traditionnel de financement humanitaire est confronté à une crise financière majeure. Entre 2024 et 2025, plus de 30 % du financement humanitaire mondial a disparu.

Pour transformer la bonne volonté du secteur privé en un financement prévisible et à long terme ainsi qu’en un soutien opérationnel avant qu’une crise ne survienne, les organisations doivent recourir à un portefeuille d’investissement social d’entreprise. Cet outil de négociation pluriannuel propose des étapes opérationnelles ou des stratégies d’investissement distinctes :

1. Campagnes de dons jumelés employés-entreprise, campagnes de produits liés à une cause et campagnes d’arrondi des montants en magasin : ce mécanisme fonctionne particulièrement bien avec les grandes entreprises.

2. Dons en nature planifiés à l’avance : collaborer avec les entreprises en amont pour recenser le matériel logistique et les stocks nécessaires en cas de crise.

3. Bénévolat d’entreprise et ateliers de formation professionnelle de la Croix-Rouge : jouant un rôle essentiel pour ouvrir la porte aux relations avec les entreprises, les organisations doivent structurer clairement les parcours de bénévolat et concevoir un modèle d’affaires B2B dans lequel la Croix-Rouge dispense une formation spécialisée — par exemple en prévention des accidents ou en gestion des risques — au personnel des entreprises.

4. Rendements annuels des fonds d’investissement : encourager les entreprises à allouer un pourcentage des rendements financiers annuels générés par leur capital à des fonds boursiers nationaux ou internationaux.

5. Intégration au sein du conseil consultatif des investisseurs sociaux : inviter des chefs d’entreprise à siéger au sein des conseils consultatifs d’entreprise.

6. Avantages en termes de visibilité pour la responsabilité sociale des entreprises : offrir une visibilité publique stratégique sur les sites web, les blogs d’actualités et les réseaux sociaux de l’organisation, afin d’aider les entreprises à renforcer leur réputation et leur image de marque en tant qu’entités socialement responsables.

7. Protocoles de fidélisation et de développement des donateurs : mettre en place des mécanismes systématiques pour tenir les entreprises partenaires constamment informées par le biais de rapports semestriels ou annuels, de visites de projets sur le terrain et de contacts directs avec les communautés bénéficiaires, afin de cultiver et de développer la relation au fil du temps.

8. Allocation des frais généraux au fonds de secours en cas de catastrophe : intégrer une allocation obligatoire de 10 % pour les frais généraux dans toutes les propositions de projets d’entreprise, cette allocation couvrant la visibilité institutionnelle.

Point de vue de la Croix-Rouge Américaine : gérer plus de 60 000 catastrophes par an nécessite de considérer le secteur privé comme un partenaire actif de première ligne plutôt que comme un simple bailleur de fonds en arrière-plan. Les relations doivent être entretenues par une communication directe — courriels, visites guidées — en période de stabilité, en formant les entreprises partenaires à l’utilisation des services et à la protection de leurs propres employés avant que les catastrophes ne surviennent.

Un obstacle majeur à une réponse active est le manque de coordination, qui conduit à une saturation communicationnelle. Lorsque de multiples acteurs humanitaires inondent les entreprises de demandes redondantes pendant une crise, cela provoque une paralysie opérationnelle.

Pour éviter que les accords sur le papier ne se soldent par un échec sur le terrain, les portefeuilles sociaux doivent être explicitement définis afin de s’aligner sur le modèle économique spécifique de l’entreprise, les normes environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) et les Objectifs de Développement Durable (ODD).

Le directeur général de la Croix-Rouge Guatémaltèque a résumé la voie à suivre en trois piliers clairs :

1. Un financement rapide n’est jamais le fruit de l’improvisation.

2. Simplification radicale des processus.

3. Les Sociétés Nationales et les dirigeants d’entreprise doivent passer au crible leurs protocoles d’accord (MoU) existants en se posant une question déterminante : « Si une crise survenait demain, notre alliance serait-elle véritablement prête à se mettre en œuvre, ou s’agit-il simplement d’un bout de papier ? » Toutes les futures alliances avec des entreprises doivent être évaluées en fonction de leur impact concret sur le terrain.

Logistique et gestion de la chaîne d’approvisionnement

Le plus grand défi de la réponse humanitaire est le temps. Attendre qu’une catastrophe se produise pour lancer les achats et mobiliser les approvisionnements génère des retards critiques ; c’est pourquoi le prépositionnement s’impose comme une stratégie indispensable pour passer de la simple réaction à une préparation active. Cette pratique permet une réponse plus rapide et plus efficace, en garantissant la disponibilité des ressources avant l’impact d’un événement.

La logistique ne se limite pas au transport et à l’entreposage ; elle fonctionne comme le moteur qui relie les besoins planifiés à la distribution finale. Sans une préparation logistique globale, la chaîne d’approvisionnement peut se transformer en un goulot d’étranglement pour l’ensemble de l’opération. À cet égard, un prépositionnement efficace transcende la simple existence de stocks en entrepôt et implique une préparation opérationnelle complète : contrôle des stocks, personnel hautement qualifié, documentation prête, mécanismes d’activation agiles (basés sur des alertes météorologiques ou des déclarations d’urgence), cartographie constante des itinéraires et des douanes, et alliances stratégiques préalables avec les fournisseurs et les institutions publiques.

Pour optimiser les ressources et faire face à des risques multiples et simultanés, la région des Amériques a consolidé une Stratégie de Prépositionnement Régional coordonnée à travers un réseau de centres logistiques stratégiques satellites situés au Honduras, en République Dominicaine, à Trinité-et-Tobago et en Argentine, opérant en étroite connectivité avec le centre stratégique de Panama.

Ce réseau logistique régional offre des avantages fondamentaux : il réduit les temps de réponse en rapprochant l’aide des zones les plus à risque, assure une couverture sous-régionale et optimise les coûts opérationnels grâce à la consolidation de stocks standardisés (tels que des kits de cuisine, d’abri, de nettoyage, d’eau, et plus encore). De plus, il fonctionne comme un mécanisme d’équilibre solidaire, offrant un soutien immédiat aux Sociétés Nationales (SN) qui disposent de capacités de stockage propres limitées. L’objectif central de cette planification est de garantir une réponse évolutive et immédiate dès les premières heures d’une urgence, en parvenant à prendre en charge 4 000 familles au cours des premières 48 heures et à étendre la couverture à 15 000 familles supplémentaires dans un délai de 14 jours.

République Dominicaine : Le Corridor Logistique Humanitaire

En 2010, la Croix-Rouge Dominicaine ne disposait pas d’un entrepôt doté des capacités minimales de réponse. Face à cette vulnérabilité, l’initiative de construire un corridor logistique couvrant la République Dominicaine, Cuba et Haïti est née. Financée par l’Union Européenne (ECHO), BHA/USAID et le gouvernement belge, l’infrastructure de 1 544 $m^2$ a été inaugurée en 2021. Doté d’une capacité permanente d’assistance pour 5 000 familles, ce corridor a permis de secourir 77 500 familles à travers 7 événements au cours de ses quatre premières années (y compris le séisme de 2021 en Haïti et les inondations de 2023), soit une moyenne d’assistance de 2 000 familles par an.

Jamaïque : Leçons face à l’Ouragan Beryl

La Croix-Rouge de Jamaïque a démontré l’efficacité de l’action précoce en activant le financement d’urgence anticipé de l’IFRC-DREF et en prépositionnant 25 tonnes métriques de fournitures de secours dans ses sections locales quatre jours avant l’impact de l’ouragan. Malgré de lourdes contraintes opérationnelles — telles que le manque de transport propre, le blocage des routes et la panne de ses chariots élévateurs —, la Croix-Rouge de Jamaïque a surmonté ces défis grâce au déploiement de l’équipe de réponse rapide, à la fluidité douanière obtenue grâce à des accords préalables avec des courtiers locaux et au soutien des ministères gouvernementaux. Après l’urgence, la Jamaïque a formé 5 sections locales à la logistique et projette la création de 3 entrepôts régionaux (à Saint James, Manchester et Kingston) ainsi que l’expansion de son siège en tant que plateforme logistique régionale pour les Caraïbes.

Colombie : L’Innovation Coopérative avec HULO

En Colombie, l’alliance avec HULO, une coopérative de logistique humanitaire cofinancée par l’Union Européenne, redéfinit l’efficacité de la chaîne d’approvisionnement grâce à la mutualisation des ressources entre plus de 20 organisations (dont la FICR). Leurs initiatives conjointes englobent les achats groupés de kits alimentaires, la mobilité partagée et des solutions durables telles que la collecte des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE).

Cette économie d’échelle s’appuie sur deux outils numériques :

  • ELSAH : Une base de données transparente qui connecte 109 organisations à plus de 800 fournisseurs locaux, optimisant les coûts en achetant à proximité du lieu d’action.
  • Shared Resources : Une application mobile permettant aux acteurs humanitaires de partager en temps réel des ressources telles que des bureaux, des prestations de conseil et des espaces d’entreposage. L’impact se traduit par des économies de l’ordre de 8 % à 15 % sur les billets d’avion et par le renforcement du marché local pour approvisionner à la fois la demande domestique et les exportations solidaires vers d’autres pays de la région.

Volontariat dans l’urgence : mobilisation, gestion et rétention.

Le bénévolat est fondamental pour la résilience communautaire et l’action humanitaire. Les Sociétés Nationales (SN) ont besoin de systèmes solides de gestion du bénévolat avant, pendant et après les crises afin de fournir des services de qualité. Étant donné que les volontaires font partie de la communauté et subissent l’impact des catastrophes au même titre que les autres, il relève de la responsabilité institutionnelle de garantir un devoir de protection global. Cela implique de veiller à leur santé mentale, de suivre activement leurs besoins et d’offrir un soutien psychosocial. Prendre soin de ceux qui soignent signifie s’assurer qu’ils disposent d’uniformes, d’équipements et de couvertures de protection, en éliminant les barrières et les exigences qui entravent leur vocation de service.

La Croix-Rouge Équatorienne opère dans ses 24 provinces selon la Procédure de Réponse Unifiée aux Urgences. Face aux crises majeures, l’institution a formalisé le statut de « Volontariat d’Urgence » afin d’intégrer des personnes externes pour des périodes de huit jours sur des tâches spécifiques. L’ensemble de cette force opérationnelle est administré via la plateforme SISTEMA CIVIL, un système numérique national qui gère les informations, active les polices d’assurance et enregistre la participation en temps réel.

La Croix-Rouge Équatorienne promeut l’innovation à toutes les étapes du cycle de gestion. Du recrutement à la formation, elle met en œuvre sa propre plateforme d’apprentissage en ligne ainsi que des modalités de bénévolat virtuel. Ce cycle de gestion est par ailleurs entièrement lié aux réglementations institutionnelles de la Société Nationale, ce qui fait de l’utilisation de ces outils une directive nationale.

Avec une moyenne d’une urgence par minute, la Croix-Rouge Costaricienne opère sous la protection de la Loi de la Croix-Rouge Costaricienne, qui reconnaît le rôle auxiliaire de la Croix-Rouge et protège les volontaires. Cette loi leur accorde également l’autorisation d’être mobilisés avec maintien de leur salaire après notification à leurs employeurs, leur évitant ainsi d’avoir à utiliser leurs jours de congé.

Au niveau opérationnel, elle protège ses quelque 6 000 volontaires — âgés de 8 à 93 ans — grâce à une police d’assurance accident équivalente à la couverture des risques professionnels du personnel rémunéré. Un Fonds de Solidarité a également été mis en place pour apporter une aide financière ou en nature aux membres de la Croix-Rouge dont les habitations ont été touchées lors des catastrophes. La stratégie est renforcée par des alliances : des conventions avec DHL pour le soutien logistique, avec les Guides et Scouts pour les infrastructures, et avec des universités qui fournissent un soutien psychosocial, des services de physiothérapie et des soins médicaux pour le personnel au Centre d’Opérations.

L’un des messages centraux de la session est que la fidélisation ne doit pas être l’objectif, mais la cause. Un volontaire satisfait, protégé, impliqué dans la prise de décision et bénéficiant d’un bon environnement institutionnel en attirera d’autres ; à l’inverse, un volontaire insatisfait éloignera les membres potentiels en transmettant le message que l’institution ne prend pas soin de lui. Pour garantir cette satisfaction, les panélistes ont formulé trois stratégies essentielles :

  • Diversification et adaptation au contexte : il n’existe pas de recette unique. Les stratégies qui fonctionnent dans les zones urbaines ne s’appliquent pas aux zones frontalières ou rurales, où les bénévoles marchent parfois des journées entières pour servir. La diversification — bénévolat virtuel ou professionnel par projets, par exemple — permet d’ajuster l’offre humanitaire à la réalité de chaque individu.
  • Écoute active et co-création : appliquer des outils participatifs, tels que l’Enquête Biennale sur la Motivation et la Satisfaction du Costa Rica ou les rencontres nationales de l’Équateur, pour stimuler la motivation.
  • Valorisation du temps et transparence : reconnaître le temps comme la ressource la plus précieuse. Quantifier l’apport du bénévolat en heures et le traduire en impact économique équivalent permet de rendre visible la valeur réelle de la Croix-Rouge auprès des gouvernements et de la société, servant ainsi d’argument pour défendre les lois de protection des volontaires.